Préambule : au départ, j'avais dans l'idée de répondre ici plus complètement à un billet lu chez un ami. Billet que j'ai estimé maladroit, billet sur lequel je me suis un peu emporté dans mes commentaires. J'espère que cet ami n'est pas irrémédiablement vexé, parce que ça m'emmerderait beaucoup.

Bref... Cet ami s'interrogeait sur la question du consommer mieux (en privilégiant les achats sur des produits durables plutôt que sur des merdettes, voire des coups de tête capricieux et hautement onéreux, qui feraient s'enfoncer davantage certains foyers défavorisés dans la spirale du surendettement). A noter que la profusion des publicités permettant d'ouvrir un crédit si facilement est proprement odieuse et irresponsable !
D'un certain point de vue, cet ami n'a évidemment pas tort : tant qu'à consommer, autant consommer propre, autant consommer durable, autant consommer intelligent... quand on le peut ! Et c'est là le problème, selon moi. Parce qu'il n'y a pas une France mais des France et que ces France ne sont pas égales vis-à-vis de la consommation.

Passons sur le foutage de gueule indécent de l'affirmation à question fermée décrétant que le pouvoir d'achat est l'angoisse première des Français...
Ben voyons... Comme si tous les Français étaient logés à la même enseigne !

C'est curieux parce que je n'ai vraiment pas cette impression.

Dans mon esprit, il se dégage trois grandes classes en France. Je schématise évidemment à outrance, sachant que dans mes trois grands groupes naviguent d'autres en plus et en moins bien lotis.

Il y a ceux qui pètent dans la soie et qui n'ont pas de soucis à se demander si ce soir c'est restau ou traiteur, ou si Maria a bien fait les poussières sur le guéridon du vestibule et Mario a lustré la carrosserie du 4x4 du petit dernier ? Ceux-là vont penser en termes de placement et de fructification. Il est bien rare qu'ils aient de la monnaie sur eux, je me demande même s'il savent qu'il existe des cents... J'en ai connu un qui n'avait pas un sou vaillant devant lui et qui, pour faire face à un imprévu, était contraint de vendre des actions pour régler le soucis... J'ai comme un doute que le pouvoir d'achat soit leur préoccupation de tous les instants. Mais je suis partisan et de mauvaise foi. Sûr !

Il y a ceux qui cumulent les incohérences à trimer comme des ânes, ont la chance d'avoir chacun un salaire décent, une voire deux bagnoles en état de fonctionner, peuvent se payer des vacances une à deux fois par an et des cours de danse pour la petite dernière. Ils aimeraient bien avoir un peu plus de fric (c'est normal, vous en connaissez, vous, des gens qui aimeraient être moins payés ?) pour pouvoir céder à toutes leurs envies, mais comme l'argent ne pousse pas sur les arbres, ils vont se fournir là où c'est le moins cher. Et on assiste à la valse dans les magasins discount de gens remplissant leurs caddies pour aller, au sortir des caisses, gaver le coffre de leur Audi vieille de moins d'un an...
Quelque part, mais alors loin profond enfoncé dans mes préoccupations journalières, j'ai un peu pitié de ces gens.
D'une part, ça me parait tellement délirant de croire que la nourriture ne participe pas à la santé ! Pourtant c'est bien ce qui nous est rabâché à chaque pub parlant de bouffe...
D'autre part, comment peut-on imaginer que l'économie locale peut s'en trouver ragaillardie quand en même temps on ne participe pas à sa bonne santé ?
Et nous retrouverons ces braves gens venir couiner que leurs salaires stagnent, que les prix augmentent...
Ceux-là vont penser en terme d'investissement qui doit leur coûter le moins possible. Leur(s) bagnole(s) sont des placements. Faut que ça rapporte à la revente, l'argus leur bête noire !

J'ai fait partie de cette tranche. J'avais un salaire décent. Ma seule différence, outre l'absence de voiture, résidant dans la certitude que la bouffe est essentielle et que c'est, quand même, un sacré plaisir dans la vie. Bio je suis devenu à cette époque, à faire fonctionner le commerce local, le commerce équitable, à payer plus cher mes produits[1]. Des concessions pour alimenter le quotidien, quitte à ne pas prendre de vacances d'ailleurs car je crois que c'est débilité crasse de se tenir le raisonnement suivant : je me referai une santé pendant les vacances !

Enfin, il y a ceux qui en chient vraiment. J'en fais aujourd'hui partie et je n'avais pas idée de ce que c'était au quotidien avant d'avoir les deux pieds dans la merde[2].
Ce sont eux qui auraient besoin d'un coup de pouce concernant le pouvoir d'achat.
Ce sont eux qui rigolent jaune à lire les petites lignes en bas de l'écran indiquant qu'il faut manger 5 fruits & légumes par jour... quand il leur est déjà bien difficile d'en avoir deux !
Ce sont eux qui achètent des objets peu durables plutôt que d'investir dans le long terme, parce que le long terme, ils ne connaissent pas !
Ici, on ne pense pas en terme de placement, pas plus en terme d'investissement mais en terme de dépense. Et toute la différence est là. Le raisonnement est ancré dans la précarité. Et la précarité, ça rend fragile et envieux.
Ce sont eux qui sont le plus directement touchés par la baisse du pouvoir d'achat, ce sont eux qui aimerait bien qu'on pense à eux avec des propositions concrètes (l'unique que j'ai entendu dans le Sarkozy à la Une d'un certain jeudi soir de fin novembre 2007 est l'indexation des loyers sur le coût de la vie, et encore pour moi c'est rapé pour douze mois car je viens de prendre mon augmentation de loyer ces jours-ci), et non des trucs aussi scandaleusement indécents et dérisoires que l'exonération de la fiscalité sur les droits de succession[3] ou les accords de groupe pour supprimer les 35h[4] !
Ce sont eux qui ne comprennent pas comment on peut être freiné à vouloir se réinsérer dans la vie active et quand on y parvient enfin de se retrouver pénalisés.
Ce sont eux qui, principalement, se retrouvent endettés à outrance parce que c'est effroyablement dur d'être constamment abrutis par des publicités facilitantes qui pour un crédit regroupant tous les autres, qui pour un crédit pour un écran plasma qui en jette.
Ce sont eux qui cèdent aux envies car quand on assiste à l'évolution de sa situation et que celle-ci périclite de jour en jour, d'année en année, parfois on craque, parfois on est heureux d'acheter une merde parce que même si on sait que ce n'est pas le nirvana, cette merde on a eu les moyens de (enfin !) se la payer !

Pour finir, la précarité est une belle saloperie, ne serait-ce que parce que quand on sort un peu la tête de l'eau et de la merde, qu'on a un peu de fric, durement rogné sur le chauffage qu'on ne met pas parce que c'est trop cher, les trois repas qu'on ne fait pas par jour parce que ça aussi c'est trop cher, il se trouve que comme un con on se paie une folie parce qu'on en a marre, mais marre de cette vie de merde à trimer comme un con... une folie qui ne durera qu'un instant, une folie qui va nous combler pourtant, ne serait-ce que par le souvenir ! Moi, je me paie des sushis qui me coûtent la peau des fesses... c'est totalement inutile mais indispensable si on réfléchit deux secondes.

Sur ce, je te merde, Monsieur !

Notes

[1] parce que croire qu'un produit de consommation n'a aucun impact sur le social de celui qui l'a fabriqué et/ou produit me semble vraiment incohérent

[2] comme je n'avais pas idée de ce qu'est le chômage avant d'y être moi-même confronté au quotidien. Avant de connaître le chômage, je pensais comme tout le monde que quand on voulait, on pouvait, quitte à prendre n'importe quel job. Sauf que non, on ne peut pas, on peut plus passé un certain temps parce que ça équivaut à une sorte de prostitution.

[3] il croit quoi le Monsieur ? que les gens n'attendent que leurs proches cassent leur pipe pour recouvrer un poil de pouvoir d'achat ?

[4] pour ma part, je n'ai jamais connu les 35h, ni les RTT, alors je ne vais pas l'ouvrir pour dire "c'est bien" ou "c'est mal". C'est, à mon sens, indécent de mépris et de méconnaissance de la réalité pour un Président qui se prétend celui de tous les Français... Bast ! Laissons-le dans ses illusions faisandées.